Constance Membre de l'ordre des ailes de la nuit

Nombre de messages: 30 Date d'inscription: 01/08/2006
 | Sujet: Herboristerie Sybillin... Sam 26 Aoû - 18:37 | |
| La pluie martelait les pavés boueux de la ville anglaise. Dans une rue, une petite silhouette encapuchonnée se déplaçait rapidement, voûtée mais souple. On aurait dit une souris, avec sa cape grise, courant légèrement sur le sol glissant de la ruelle. Une capuche dissimulait son visage et un sac de bure était ballotté dans son dos. Il semblait contenir des choses assez lourdes et parfois, quand la jeune femme manquait de trébucher sur les pavés inégaux et mouillés, un bruit de verre entrechoqué la faisait ralentir et de vilains jurons sortaient de sa jolie bouche. Constance arriva dans une impasse et se dirigea vers la masure tout au fond de la rue. La bâtisse, une vieille maison de ville anglaise, était haute et sans caractère, sans attraits. Morne comme le temps, songea la jeune fille en déverrouillant la lourde porte et en entrant précipitamment. L’air sentait le renfermé, une odeur d’encens et des relents de tabac froid. Elle se dépêcha d’allumer des chandelles un peu partout dans la pièce et d’attiser les cendres encore rougeoyantes dans l’âtre. Bientôt des flammes hésitantes montèrent dans la cheminée ancienne et réchauffèrent l’atmosphère glacée. Elle jeta négligemment sa cape trempée sur une chaise près du feu et posa son précieux chargement sur la table avec délicatesse. En chêne, elle était située au milieu de la pièce et ses massifs pieds sculptés l’avaient dissuadé d’essayer de la changer de place. Les murs étaient recouverts de tissu miteux qui tombait en lambeaux. En dessous, les murs de pierres d’origine. La jeune fille arracha toute la tapisserie et la pièce retrouva son austérité et sa froideur de jadis. Elle aimait cet aspect ancien, cette vieille maison de ville qui tombait peu à peu en ruines, figée dans un autre temps, une autre époque. Constance n’éprouvait aucun remord d’avoir aidé l’ancien propriétaire à rejoindre les cieux et elle avait désormais la délicieuse certitude de posséder quelque chose. Et une propriété, ce n’était pas rien ! Elle qui n’avait jamais eu de toit, elle qui vivait sous les ponts, elle qui avait vécu tant d’années dans les souterrains de Paris avec feu Faith, sa bienfaitrice. Son évocation était encore douloureuse, sa disparition trop récente. La jeune femme avait eu du mal à tourner la page, mais ses traqueurs n’avaient pas perdu leur temps et sa fuite en Angleterre avait été quelque peu précipitée. Inquiète, elle se demandait si ouvrir cette herboristerie n’attirerait pas trop l’attention : il ne fallait pas prendre le risque de rameuter l’Inquisition encore une fois ! Elle pensait avoir été assez prudente jusque là, refoulant ses envies de vengeance et éliminant soigneusement les indiscrets. Une nouvelle vie devait commencer. Du moins, en apparence. Elle était certaine que son commerce de plantes médicinales allait être florissant avec les intrigues qui se tramaient et la guerre secrète que se livrait aussi bien la noblesse que le peuple. Mettre à profit ses connaissances pour se créer une réputation et gagner de quoi survivre : elle était persuadée que c’était la chance de son existence, bien que celle-ci fut encore fort courte, n’ayant pas encore vingt ans. La nuit tombait à présent, et elle devait s’activer si elle comptait ouvrir boutique le lendemain. En une heure, elle nettoya la pièce de fond en combles, mais ne s’aventura pas au premier et au deuxième étage, ni dans le grenier. Elle poussa les étagères contre les murs et la poussière la fit éternuer. La lourde table resterait à sa place, et elle disposerait les nouveautés et les produits insolites dessus. La cuisine sera son arrière-boutique où elle entreposerait les poisons et autres toxines dangereuses et non recommandables aux honnêtes gens. Elle fit de la cave son laboratoire. Personne ne devait soupçonner ce qu’elle y ferait. Chassez l’Inquisition, et elle revient au galop. La petite française jeta un œil à travers les carreaux verdâtres de la petite fenêtre, seule ouverture – à part la porte – sur l’extérieur. Elle allait devoir sortir dans la nuit noire, sous cette pluie diluvienne pour accrocher son enseigne noire où était peint en belle écriture dorée « Herboristerie Sybillin ». Rien de très original, mais c’était ce qu’elle cherchait. Trempée, elle réussit finalement à la suspendre, en équilibre précaire sur un tabouret. De nouveau à l’intérieur, elle poussa un profond soupir et se hâta de disposer toute sa marchandise. Son enthousiasme fut noyé par des vagues de sommeil. Elle s’écroula sur la chaise devant le feu, et s’endormit sur sa cape humide, au milieu de sacs et de caisses en bois encore chargées de flacons, de pots et de plantes qu’elle n’avait pas eu le temps (ni l’envie) de ranger. Les chandelles s’éteignirent subitement, mais Constance était déjà plongée dans un autre monde, tandis qu’une douce odeur de menthe flottait dans l’air… L’herboristerie Sybillin était née. |
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